Lorsque je publie au début des années 1970 un mémoire sur le passage à l’acte et la réaction sociale, je me trouve en quelque sorte entre deux phases-clefs de mon entreprise de construction scientifique.
A l’amont, j’ai pratiquement achevé les recherches sur les bandes de jeunes – dès une première édition de 1966, j’ai notamment établi comme signature de la bande le concept de spirale de ségrégation réciproque entre le groupe et son environnement - et aussi celles sur la justice des mineurs. Je ne reviendrai désormais sur ces chantiers de jeunesse que pour quelques directions de thèse ou autres prestations ponctuelles. Surtout, j’ai réussi à créer un centre de recherches. Pour l’heure, il se nomme Service d’études pénales et criminologiques (SEPC), a un statut purement administratif de branche d’une direction du ministère de la Justice, mais il dispose, grâce à la Délégation générale à la recherche scientifique et technique (DGRST), d’un début de personnel scientifique. Et c’est là le point décisif.
A l’aval, à partir du second lustre de la décennie 1970, il faudra assoir le statut scientifique du SEPC en l’associant au CNRS et édifier une dimension européenne avec la création d’un réseau d’Interlabos et de la revue Déviance & Société. On consolidera ces acquis, i) à l’échelle nationale en transférant au CNRS le personnel scientifique de ce qui deviendra désormais, après absorption du centre de recherches pénitentiaires, le Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP), ii) à l’échelle européenne en transformant le réseaux d’Interlabos en Groupe européen de recherches sur les normativités (GERN).

 

Du passage à l’acte à la réaction sociale

La parution de ce mémoire (sur le passage à l’acte et la réaction sociale) à L’Année sociologique se situe dans une sorte d’entre-deux principalement occupé à l’instauration et à la réalisation d’un programme de recherches.
L’objectif est moins de faire œuvre théorique que de libérer une place dans le champ paradigmatique en brisant le monopole des vieilles problématiques qui l’encombrent et empêchent le développement du programme que je souhaite. Le petit nombre de chercheurs français et européens qui s’investissent alors dans l’étude du crime est resté scotché autour de la question criminologique traditionnelle : pourquoi devient-on délinquant ? Je soutiens qu’il y a d’autres thèmes aussi intéressants : comment la société réagit-elle à cette transgression ?
Pour y parvenir, je m’appuie principalement sur la sociologie interactionniste américaine que j’ai mobilisée une décennie plus tôt dans mes recherches sur les bandes, mais en reformatant cette sociologie à mon usage.
Pour autant, je sais bien que cette publication a surtout une portée stratégique – qui sera d’ailleurs atteinte au-delà même de mes espérances – elle va me permettre de développer un programme de recherche reposant sur trois piliers :
*à travers la gestion du Compte général de la justice criminelle, l’analyse seconde des statistiques judiciaires, surtout celles de condamnations, moins pour ‘mesurer’ le crime, que pour étudier le fonctionnement du mécanisme pénal ;
*la mobilisation d’une analyse économique, non pas celle mainstream des micro-économètres, mais celle, moins sophistiquée mais plus globale, des costs of crime, inspirée des commissions Wickersham et Katzenbach ;
*enfin et surtout la mobilisation d’une tradition durkheimienne d’étude des représentations sociales qui vient d’être ressuscitée en psychologie sociale par Serge Moscovici.
Pour autant, il manque à mon article de 1973 deux éléments pour fonder une sociologie du crime :
Parler de réaction sociale est trop partiel, trop tardif : il faut pouvoir aussi analyser l’origine du monde du crime, cet acte juridique qui fait entrer une conduite dans le champ du crime ou qui l’en fait sortir. Et il faut savoir intégrer ce moment dans une sociologie d’ensemble. Parler de réaction peut s’avérer trompeur si l’on s’imagine une simple réponse à un stimulus qui lui serait extérieur, le passage à l’acte.
Je n’adhère pas non plus à un extrémisme constructionniste qui ne verrait rien à étudier entre l’incrimination et l’éventuelle intervention des institutions pénales. Pendant des décennies, la criminologie n’a vu qu’un seul véritable acteur, le criminel, et réduit tous les autres à de simples réagissants. N’allons pas la copier en réduisant maintenant le criminel à une marionnette dépourvue de tous les attributs de l’acteur social.

 

Les trois volets d’une sociologie du crime

L’élaboration d’une sociologie du crime sera une œuvre de longue haleine débutant par un mémoire en 1981 pour trouver sa forme développée dans un ouvrage de synthèse de 2005. J’y réutiliserai un schéma tripartite esquissé par Edwin Sutherland qui n’en avait cependant pas fait par la suite un usage systématique. Pour réussir vraiment ce déploiement, il est de toute nécessité de concevoir la sociologie du crime comme une sociologie du droit, de l’action du droit dans la société. Mais pas de n’importe quelle conception du droit. Pas celle d’un grand nombre de sociologues du droit qui se coulent dans une conception juridique du droit.
Il est, au contraire, utile pour le sociologue d’inclure sa conception du droit dans une sociologie des normes. Tout groupe social produit, pour les besoins de sa vie en société, des règles dont la transgression est susceptible de sanctions. Dans une société simple - de face-à-face, un groupe d’enfants qui jouent aux billes, une réunion amicale ou familiale... - la normativité peut s’inscrire dans la vie relationnelle et rester donc largement informelle. Une société complexe - qui dépasse le face-à-face - à d’autres besoins : sa normativité doit se formaliser par l’effet d’une division du travail. Ce que nous nommons droit est cette normativité institutionnalisée. Elle l’est sur un double registre, celui de la création de la norme qui s’opère à travers un processus politique au sens large, et celui de son éventuelle mise en œuvre, de sa sanctionnabilité, qui est judiciaire au sens large.
C’est ainsi que la normativité d’une société complexe peut atteindre le niveau de généralité que produit l’abstraction du processus de création politique, et, par la suite, redescendre vers la concrétude des relations sociales grâce à l’office du juge qui consiste à déterminer si un comportement concret relève ou non de la prescription abstraite du droit.

 

Criminalisation abstraite

Le premier pas est donc l’incrimination où le droit saisit un comportement pour l’assortir d’une menace de peine contre celui qui s’y livrerait (qui soustrait la chose d’autrui sera puni de…). Le crime est un comportement certes, mais saisi par le droit qui menace son auteur d’une peine, autrement dit un comportement incriminé. On ne voit pas quelle serait son homogénéité, sa typicité comportementale : le droit n’incrimine pas des classes comportementales entières, il en découpe des segments : pas toute violence, mais certaines formes sous certaines conditions ; même pas tout homicide... Leur seul point commun est justement d’être incriminés : l’intervention du droit constitue l’unique typicité capable de les réunir tous dans une classe de phénomènes sociaux. C’est bien de là que doit partir toute analyse sociologique qui prétend expliquer le crime.
Cette norme juridique – celle qui érige des peines contre les auteurs de certains comportements - peut alors faire l’objet d’une sociologie particulière. L’érection de la norme juridique suppose des agents, des processus, des procédures spécifiques ; elle ne surgit pas de l’interaction sociale ordinaire. Contrairement à la norme directe-informelle - dont le surgissement est souvent insaisissable - celui de la norme juridique est repérable, donc analysable.
Au cours des années 1990, j’en ai pas mal travaillé les conditions de réalisation :
*éviter l’anachronisme qui essaie d’expliquer le passé par son avenir, la création par son application ultérieure,
*distinguer les scènes du drame et ses cheminements,
*bien détailler les ressources, enjeux et stratégies des différents acteurs.
J’ai pu mener moi-même à bien quelques monographies et surtout faire réaliser quelques thèses. Mais dès que la pression se relâche, l’investissement disparaît. La sociologie de l’incrimination, de la criminalisation primaire ou abstraite demeure le point faible de la sociologie du crime. Malgré quelques investissements de taille, elle attend encore, en tous cas dans le domaine français mais aussi d’une manière générale, un investissement systématique.
Pourquoi cette réticence récurrente à étudier sociologiquement l’action du droit quand il incrimine ou décriminalise ? Peut-être une peur de concurrencer la tribu, bien plus puissante, des juristes, dans ce qui paraît lui appartenir légitimement. Plus profondément parce qu’on le considère comme un savoir concurrent, pas comme un objet d’étude. Peut-être ne croit pas disposer des outils pour étudier sociologiquement son action. Et il faut bien dire que même les sociologues du crime qui se réfèrent à des sociologies du droit tout à fait canoniques, à Roscoe Pound ou à Pitirim Sorokin..., ont du mal à élaborer une analyse du pénal véritablement articulée. En 1941, Jerome Hall considérait comme le principal obstacle au développement d’une sociologie du droit pénal, l’obstination des ‘criminologues’ à contourner le rôle du droit dans incrimination au lieu de l’affronter.

 

Transgression

La sociologie de la transgression constitue le deuxième pas d’une sociologie du crime. C’est historiquement le plus investi : l’essentiel des théories criminologiques - qui sont largement américaines - sont à loger dans ce chapitre. Chacune réussit assez bien à rendre compte du problème concret qui a occasionné sa naissance, une sorte de criminalité, à une certaine époque, dans une certaine société. Le bât blesse quand on veut abstraire cette construction théorique du cadre concret de son surgissement pour effectuer une (souvent impressionnante) montée en généralité. Est-ce à dire que l’exercice est complètement impossible, probablement pas mais à condition de garder en mémoire le contexte d’élaboration.
De ce point de vue, on gagne considérablement à mobiliser les apports de l’histoire sociale et de celle des mentalités pour élaborer une typologie idéaltypique des formes de criminalité selon les sortes de formation sociale depuis la société de l’honneur de la première période moderne européenne jusqu’aux différents capitalismes de l’âge contemporain, du proto-industriel, à l’industriel, puis au financiarisé mondialisé. Dans cet horizon chronologique élargi, on peut s’habituer à voir jouer différemment
*les rapports à la normativité,
*les relations entre normes formelles et informelles,
*les intérêts,
*les occasions.
Sur ce volet, c’est certainement la difficulté de la sociologie à investir résolument la criminalité d’affaires et la corruption qui pose le plus problème. Certes, l’entreprise est aride : l’outillage traditionnel de la sociologie du crime n’est guère tourné vers cet investissement et l’accès aux données ressemble à une course d’obstacles. La parution du manuel récent de Pierre Lascoumes et Carla Nagel éclaire peut-être l’horizon en offrant désormais à la sociologie francophone un solide état des lieux.

 

Criminalisation concrète

Ce troisième volet d’une sociologie du crime concerne la punition (éventuelle). C’est celui s’est le plus développé dans les dernières décennies. Il s’est surtout attaché aux différentes institutions pénales et à leurs agents, mais de manière très inégalitaire :
*les polices en ont été le principal bénéficiaire récent (à un moindre degré la sécurité privée dont le développement foisonnant déborde sans cesse les analyses),
*à un moindre degré l’exécution des sanctions, avec une mention particulière pour l’étude de la société carcérale et celle des prédicteurs de récidive
*un peu le ministère public.
Au moins sur la scène française, le grand absent est paradoxalement l’acteur-pivot autour duquel tout ce volet s’organise, le juge. A peine le rencontre-t-on parfois sous l’angle de la gestion des juridictions (il est à la mode de parler de managérialisme). J’avais tenté naguère d’acclimater une version des recherches sentencing, mais sans grand succès, peut-être parce que le sentencing s’est développé historiquement dans des systèmes juridiques qui pratiquent la césure du procès et la publication des positions minoritaires. Nicolas Herpi a essayé peu après un exercice intéressant, mais le peu d’écho qu’il a recueilli l’a incité à se tourner vers d’autres horizons. C’est Bruno Aubusson de Cavarlay qui est allé le plus loin avec sa thèse sur les filières pénales, mais sans parvenir à créer un véritable courant de recherche durable.
Globalement ce secteur de recherches a surtout développé des aspects de sociologie des professions, de sociologie des institutions et, plus récemment d’analyse des politiques publiques. A l’exception des études sur la société carcérale et de quelques travaux sur police et population, il s’est moins intéressé à l’analyse des interactions entre les professionnels et les laïcs, délinquants et victimes. Les échecs de la criminalisation concrète apportent autant que ses succès au développement de la sociologie du crime.

 

Où je me situe dans ce vaste panorama : 
Le citoyen, le crime et l’Etat

Je suis souvent identifié à une sociologie de la réaction sociale, elle-même réduite fréquemment à l’étude des politiques publiques, des institutions, des processus et des professionnels. On a peu prêté attention au point de vue sous lequel je me place.
Dès la décennie soixante, mes recherches sur les bandes n’abordaient l’intervention de la prévention spécialisée des clubs et équipes de rue qu’après avoir longuement étudié la spécificité des bandes. Dans le programme de recherche du SEPC en 1970, mes interventions sur les volets de l’analyse seconde de la statistique judiciaire et de l’étude des coûts de crime se sont bornées à lancer les opérations et à les orienter. Mais c’est l’examen des représentations sociales du crime et de la justice dans la société qui a été mon champ privilégié d’investigation à travers une vaste batterie de recherche menée principalement avec Claude Faugeron. A l’époque, la formule des budgets de recherche ministériels alloués par la DGRST permettait de telles entreprises. On n’avait pas encore inventé le pilotage technico-politique à travers des contractualisations étriquées et outrageusement formatées.
J’ai raconté naguère comment l’insuffisance des ressources surtout en personnel scientifique n’avait pas permis de poursuivre cette entreprise au-delà d’une seule réplication, d’autant que le ministère de la Justice, bousculé à partir de la décennie 1990 par l’émergence des affaires impliquant le personnel politique, avait préféré désormais se contenter de sondages plus maniables par le commanditaire. Il faut ajouter que je ne suis pas beaucoup battu pour poursuivre l’étude des représentations parce que j’étais un peu déçu de ne parvenir que difficilement à combler l’espace entre les représentations et les comportements. Les enquêtes sur les victimation et l’insécurité me sont apparues comme un moyen finalement plus adapté en ce que l’échantillon réunit des enquêtés qui se trouvent victimes et mobilisent ou non différentes ressources dont celles des institutions pénales, et des indemnes qui ont cependant des positions souvent affirmées sur le crime et la sécurité.
C’est principalement avec Renée Zauberman que nous avons alors développé la première enquête nationale française, des enquêtes locales et surtout construit pour l’Institut d’aménagement et d’urbanisme d’Île-de-France (IAU-IdF) le protocole de ses enquêtes régionales. Mais ces enquêtes de victimation ne faisaient mon affaire que si elles ne réduisant pas à l’objectif étriqué de compter la délinquance. Il fallait pouvoir y transporter suffisamment de questions d’attitudes que nous avions testées dans nos recherches antérieures sur les représentations. Cette condition a pu être remplie dans les enquêtes où nous sommes intervenus ; c’est moins vrai depuis que les enquêtes nationales de l’INSEE ont été reformatées par l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (OND-RP) pour le compte du ministère de l’Intérieur ; le passage des enquêtes permanentes sur les conditions de vie des ménages (EPCVM, 1995-2005) aux enquêtes cadres de vie et sécurité (CVS) a fait gagner en taille d’échantillon et en amplitude du questionnaire, mais pas dans la prise en compte des attitudes.
Quoiqu’il en soit, dans tout ce trajet, il s’agit toujours le pénal vu du point de vue des citoyens, de l’extérieur. Le titre de mon livre de 1999 traduit, je pense, au mieux, la perspective que j’ai adoptée : observer les rapports du citoyen à l’Etat à propos du crime, les observer à partir du point de vue du citoyen. C’est là que se situe, je crois, la ligne de force de la sociologie du crime que je pratique.

Du tronc principal, celui dont j’ai rendu compte dans Le citoyen, le crime et l’Etat, disons seulement l’ambition centrale : mettre en perspective sur le très long terme les rapports du citoyen et de l’Etat à propos de crime. On y mobilise un très long séminaire que nous avions organisé, Michèle Perrot, Yves Castan et moi, entre historiens et sociologues du crime et de la justice. Avec la première, nous avons notamment repris l’analyse seconde des statistiques judiciaires et leur démontage ; le second m’a ouvert le dossier de l’infra-judiciaire et j’ai découvert ainsi tout le parti que je pouvais en tirer dans ma propre perspective.
Toute mon enquête est organisée autour d’un couple idéaltypique de résolution des conflits : le vindicatoire – qui poursuit le rééquilibrage des rapports entre groupes antagonistes - et le pénal – qui cherche à punir celui qui a osé braver l’édit du prince. Mais je ne les vois pas s’affronter seulement lors du passage d’une société sans état à une société étatisée ; sous des formes atténuées, leur va-et-vient se poursuit, me semble-t-il, dans les sociétés modernes et contemporaines à la faveur des avancées et des reculs de l’étatisation, ou plutôt de telle ou telle forme donnée d’Etat, l’Etat-nation n’en constituant qu’un des avatars.
De la vision de très long terme sur les avancées et les reculs du pénal et du vindicatoire dans nos sociétés, on peut passer à une focale temporelle plus resserrée en s’attachant à déchiffrer les inscriptions sociales et territoriales contemporaines de l’insécurité.